lundi 24 mars 2008
Utopies de poche : Epilogue
J’ai mis longtemps, gamin, à apprendre à faire mes lacets ; j’aurais voulu qu’on m’achète des baskets à scratches. Je boudais ; mon père, les faisant pour moi, me montrait comment faire, je ne regardais pas. Aujourd’hui : je sors dans la rue, il pleut. Mes lacets sont défaits. Je grogne ; mais je me penche, et je les noue.
Le petit dinosaure et la vallée des merveilles
Revenons sur mon enfance. Elle n’a pas été si malheureuse que je cherche à le faire croire parfois. Oui, mon père s’est barré et ma mère était dépressive et instable. Mais jugeons, au souvenir de ce film dont je connais les répliques par cœur, que nous citons entre nous avec Aurore et Geoffrey, Génial mes parents divorcent, que dire « mon père est parti » est d’une banalité affligeante. Et, malgré notre pauvreté, celle qui fait finir la plupart des familles d’ici dans des HLM, nous avons toujours vécu dans des maisons. Celle dont je parle dans le premier chapitre de ces mémoires tronqués était déjà pas si mal, et ensuite nous avons connu mieux. J’ai toujours réussi à entasser pas mal de livres, ce qui pour un presque pauvre est une gageure et un petit luxe.
J’ai donc des souvenirs pas mal. Des fois, ils sembleraient idiots à quiconque ne les a pas vécus avec nous ; mais vus de chez nous, et quand nous nous les remémorons, nous sourions gentiment. Maintenant, une chose à noter est que la grande masse de souvenirs communs, que nous partageons avec mon frère et ma sœur, est faite de nombreux films que nous avons vus et revus, dont nous citons à tout va les dialogues. Je me revois, sortant du cinéma avec Geoffrey et mon père, qui nous gâtait le week-end, nous avions vu Les Tortues Ninja, je sautais dans tous les sens, annulaire et auriculaire repliés, de façon à n’avoir plus que trois doigts comme les tortues ninja. Je cite facilement, encore aujourd’hui, Michelangelo, au livreur de pizza : « Le sage a dit, le pardon est divin, mais ne paye jamais plein tarif pour une pizza en retard. » Dans ma chambre, je m’imagine ninja, les pieds dans l’eau poisseuse des égouts ; je m’y ferais. Savoir à quel point ces films sont maintenant en nous, inextricables. Quand je vois les amis que je me suis choisis, belle bande de bras cassés éclectiques, savoir à quel point Le petit dinosaure et la vallée des merveilles, de Don Bluth a pu conditionner mon mode de pensée, voire plus, et résonner avec mes peurs de gamin largué ?
Dans Le petit dinosaure et la vallée des merveilles, la « grande trembloterie », secoue soudain la terre, d’immenses crevasses déchirent la terre, des troupeaux et des familles de braves dinosaures herbivores sont séparés. Petit-pied, jeune long cou (« diplodocus » est une appellation fausse imposée par des scientifiques malfaisants) se retrouve séparé de sa mère et ses grands parents (notez : il n’a pas de papa). Tous les dinosaures du monde aujourd’hui dévasté émigrent vers la « grande vallée » (dire avec une intonation présageant le merveilleux). Petit-pied, grâce à son cœur pur, plein d’amour, son altruisme et sa volonté, réussit à réunir une petite troupe de gamins dinosaures disparates qui normalement n’avaient rien à faire ensemble. Son entêtement héroïque viendra même à bout de Séra, la trois cornes (on vous a menti : « triceratops » est aussi un terme fallacieux) têtue et individualiste qui suit l’enseignement bougon de son père : « une trois cornes n’a rien à faire avec un long cou ». Ensemble, les cinq dinosaures trouvent la grande vallée où leurs familles les attendent. Génération après génération, leurs descendants, faisant perdurer les liens melting-pot, se racontent l’histoire de leurs ancêtres.
Tous encore aujourd’hui, nous cherchons quelque chose, une vallée des merveilles, une grande maison ; nous affrontons chaque jour avec flegme, désinvolture, fracas, voulant tout détruire, faire savoir les remous et les espoirs déçus qui nous habitent encore. Qui a fait de nous ces êtres passifs plutôt que réellement pacifistes ? Nous aussi, une fois grand, idiots comme nos parents, tous rongés de rêves échoués, d’espoirs trop haut placés, encore le regard rêveur, nous montrerons à nos enfants ces mêmes films pour les émerveiller ; nous leur apprendrons que pour réussir, il faut les oublier, ne pas commettre les erreurs prétentieuses et aveugles qui ont été les nôtres.
≈ ≈ ≈ ≈ ≈
(Je crée une fiction, une ville grande, là où tous ceux que je chéris, maladroitement, dans mon cœur sénile déjà, puissent se réfugier ; je sais qu’elle n’existe pas.)
- Colville Petipont,
février-mars 2008 -
jeudi 20 mars 2008
Chrysostomes
L’on ne souffre rien de pesant
S’employant à la cruauté
De laisser le temps s’évider
Jamais trop vite et en causant
Dans le brouillard des cigarettes
Les discours creux théorisants
Vacillent d’aise en imposant
Leurs accents aux gorges discrètes
Puis chacun sur soi se repose
Lourdement sans rien bousculer
Et se concentre sur sa glose
Orange qu’il lui faut peler
Palais bâti sur des carences
Le temps nous est perdu d’avance
- François Moll -
lundi 17 mars 2008
Utopies de poche III : Le village de Mucchielli
Je sais encore qu’aujourd’hui, quand nous posons nos pieds, en une quelconque place, nous ne pouvons que nous efforcer, sans plus aucun contrôle, de nous dissiper, nous faire multiples et bruyants ; à la fois héroïques combattants pour la justice, mais à la fois agitateurs et insolents ; de façon à toujours provoquer nos prochains, les déstabiliser, leur montrer que rester droit et de la norme sociale n’est pas une fin en soi ; montrer qu’il existe autre chose que ce que l’on voit, qu’il est possible de faire autrement.
Maud me téléphone. Maud, c’est l’amie de Camille, elle l’a chargée de trouver quelqu’un pour passer un test, pour son devoir de psychologie. Elle me dit bonjour, demande si ça va, si je suis toujours d’accord, je dis que oui bien sûr, que Camille m’en a parlé et demande si c’est un de ces genre de tests où y a des images et qu’on doit dire à quoi ça nous fait penser. Elle me dit qu’en quelque sorte il s’agit bien de ça ; en vérité ça ne sera pas le test de Rorschach, sauf qu’elle ne m’en dit rien, pour ménager la surprise. Nous prenons rendez-vous.
Elle m’accueille dans sa chambre, qu’elle a bien rangée, ne laissant dépasser rien qui puisse présager de ce qu’est sa vie, qui serait déplacé face à un presque inconnu ; mais elle pense que le fait que la « passation » s’y déroule, dans ce lieu qui est son espace intime, qu’elle habite et qui lui appartient, invite à la confession. Nous nous disons bonjour, échangeons quelques banalités sympathiques, puis elle me présente d’un geste discret la mallette qui est posée, seule en évidence, sur son bureau autrement vide. Elle l’ouvre. A l’intérieur : des figurines en plastique, des animaux et des gens, de petites maisons en bois, des arbres lego, de petits objets divers, en plastique eux aussi, des bouts de pâte-à-modeler, des craies de couleur et un plateau de bois. Visiblement étonné, je considère le tout ; sûr que je ne m’y attendais pas et que jusqu’à ce qu’elle ouvre la mallette j’avais encore en tête les formes de papillons noirs, m’attendant à me creuser pour me les déchiffrer. Maud, qui a posé un petit magnétophone au coin de la table, qu’elle allumera plus tard, et qui a en mains un bloc-notes et un stylo, m’annonce la consigne : construire un village imaginaire dans lequel je vivrais.
Elle notera qu’après quelques secondes d’inaction, où je restai à contempler le contenu, je me mis en action, semblant avoir dessiné déjà un plan dans ma tête. Elle s’assoie derrière moi, d’un point où elle puisse observer tout ce que je fais, sans que je ne fasse plus attention à sa présence. Toujours debout, je me penche sur la mallette et l’inspecte pour de bon : je récupère toutes les figurines, les trie, en garde certaines et range les autres. Je me plains : « Y a pas beaucoup de madames ! » ; mais elle ne pipe pas mot, m’indiquant que la discussion bonne franquette ne fais pas partie du jeu, pas encore. Alors je me concentre sur mon village et m’occupe d’en choisir les habitations, sélectionnant en priorité celles que Maud, dans son bloc note, appelle « figuratives ». Je conserve donc : un bar, une discothèque, un hôtel, une usine, une grande maison privée, une petite maison privée. Puis je place à côté, en petit tas, les maisons « neutres », celles qui ne sont que de simples cubes de couleurs. Sans prendre la peine de regarder, je prends tous les animaux et les pose sur le plateau (je suppose que dans mon esprit enfantin, les animaux ont plus de valeur sympathique que les êtres humains et que je m’impose donc de ne pas faire pour eux de sélection). Saisissant une poignée d’arbres, j’en fais un tas quelque part. Il y a aussi un grand nombre de panneaux de signalisation : après les avoir soupesés, je décide de ne garder que le panneau priorité, que je pose avec ma réserve. Enfin je choisis un pont, deux murs, une pompe-à-essence, une colonne, un clocher et des craies de différentes couleurs.
Je scanne minutieusement tout ce que j’ai sorti, alors satisfait, je m’assieds. Maud, derrière moi, a noté sur son bloc-notes que : je suis très organisé, choisissant les éléments par catégorie, semblant sûr de ce que j’entreprends (qualité que je ne me reconnais pas dans la vie) ; ne revenant jamais sur mes décisions, mes actions s’enchaînent dans un rythme continu.
Maintenant assis, je considère avec plus d’attention mes figurines, une par une, et en rejette un certain nombre : les gendarmes et les militaires (« Il rejette avec une certaine fierté, note Maud, tout ce qui est susceptible de représenter l’ordre »). Comme un petit enfant, faisant ce geste calculé, je jette un rapide coup d’œil à Maud, m’assurant que ma maman, ma maîtresse, mon amoureuse secrète, a bien vu comme j’étais malicieux. Je dispose maintenant les cubes en arc-de-cercle en haut du plateau ; puis les maisons figuratives plus au milieu ; au centre, je réunis, avec grand intérêt et application soignée, la pompe-à-essence, le clocher et la colonne. Ce qui m’amuse grandement. J’éparpille les arbres, d’une façon que je crois aléatoire, mais Maud notera que se distingue de nouveau un arc de cercle ; je les ai bien mélangés pour que l’ensemble soit autant hétéroclite qu’homogène. Je trace, à la craie bleue un cours d’eau. Je dispose les personnages majeurs. Dans la valise, je récupère la pâte-à-modeler, ce ne sont que des morceaux durcis et inutilisables ; mais je les dépose devant mon assemblement (pompe+clocher+colonne), pas bien loin du curé qui les montre. Je place le panneau prioritaire au bord du plateau. Je disperse les animaux, les mettant par deux : une vache, une panthère ; un chien, un cochon ; un lion, un cheval. Je suis encore très fier. Je place les derniers personnages. Je considère le tout, j’ai l’air satisfait. Je me retourne tout content vers Maud et je dis : « Voilà ! »
– Tu as fini ?
– Oui.
– Est-ce que tu peux me montrer, explique-moi ce que tu as fait.
Alors je lui raconte tout :
– C’est un village fermé sur l’extérieur du monde. Là-bas (et je désigne les cubes, les maisons neutres), les maisons sont des fausses maisons qui font une sorte de décor pour donner l’impression qu’il y a d’autres maisons mais en fait il n’y a pas d’autres maisons. Il n’y a à peu près que des maisons où on s’amuse, sauf là (je montre le bar) : des fois les gens sont un peu tristes alors ils vont se saouler un peu. Tous les animaux sont en liberté, ils sont souvent en groupe. Il y a un cours d’eau, il passe entre ces deux arbres, c’est un peu magique. Tous les matins, il y a cette machine (mon assemblage) qui fait sortir des formes aléatoires ; donc on les prend comme elles sont et chaque matin il faut en faire quelque chose. Par exemple, y a cette fille qui ne tient plus debout (son socle de figurine plastique est cassé), alors là c’est génial : il y a un socle exprès pour elle (je plante les pieds de la gamine en plastique dans un morceau de pâte-à-modeler rond et plat), maintenant elle va pouvoir marcher, elle tient debout comme elle veut. Chacun est libre de faire ce qu’il veut, mais bon, il y a quand même un prêtre dans le village qui lit tous les jours des passages d’un livre aux gens, pas forcément la Bible d’ailleurs ; mais ce n’est pas vraiment le chef du village, il ne faut pas non plus exagérer, il leur amène une sorte de parole. Il y a aussi un facteur, il amène des lettres tous les jours, parce que c’est bien d’avoir des lettres. Il y a un seul panneau, le panneau prioritaire : il n’y a pas d’interdiction, tout le monde est prioritaire.
– Où est-ce que tu habites ?
– En fait, il y a des maisons… mais je ne crois pas qu’il y ait de maison particulière pour qui que ce soit. Tu vas frapper, tu entres. Si tu habites dans ce village, tu n’habites pas spécialement dans une maison, tu habites partout là où tu as envie, selon les gens, ou alors à la belle étoile.
– Qu’est-ce que tu fais dans ce village ?
– Je pense que j’écrirais, plutôt au café, parce que les gens ne viennent pas que pour se bourrer la gueule. Moi je bois juste un café, j’écris à la table, là.
– Ton endroit préféré, c’est lequel ?
– La machine. Le café aussi, j’aime bien l’idée de m’asseoir à une table pour écrire. Pour la machine j’aime l’idée d’avoir pris les morceaux de pâte-à-modeler, normalement c’est plutôt fait pour qu’on les modèle comme on veut. Là, elles sont comme elles sont, on les prend telles quelles et on voit avec. Comme pour la petite fille.
– L’endroit que tu aimes le moins.
– Ça (je montre l’usine).
– Est-ce qu’il y a du relief ?
– C’est assez plat. Par contre il doit y avoir des collines qui périmètrent.
– Du soleil ?
– Il y a une sorte de même éclairage partout. Ce n’est pas du soleil. Une lampe qui serait sur un faux ciel, elle imite un faux soleil.
– Comment circule-t-on ?
– On peut aller partout. Il y a un pont, mais on peut quand même passer sur le ruisseau. Là c’est l’entrée (je désigne le bord du plateau où est situé le panneau prioritaire). Je ne suis pas sûr qu’on puisse vraiment sortir.
– Et les relations entre les habitants, comment sont-elles ?
– Ça se passe bien. Disons que c’est un tout petit village, donc ils sont forcément très proches, ils vivent ensemble. Il n’y pas spécialement de chef du village, c’est aléatoire. Des fois ils sont amoureux (je montre un homme et une femme sur un banc). Mais des fois, selon les jours, il y en a qui sont un peu fatigués d’être enfermés toujours dans cet endroit.
– Et si le village se fait attaquer, comment est-ce que les gens se défendent ?
– Alors là… Peut-être la machine fera sortir les formes qu’il faut pour se défendre. C’est le destin qui choisira.
Et ça s’arrête là.
- Colville Petipont -
dimanche 16 mars 2008
Portrait de Formose Méridien par Théodore Super déliquescent Ramirez
Dans une forêt sombre aux abords de Greenwich
dont il garde le nom et le goût du sandwich,
un bébé sort du col au son des douze coups.
Voir le jour à minuit, vlà qui crée des névroses
et, pour corser le tout, on l'appelle Formose;
Dickens, pour le moins, s'en serait tordu le cou.
À l'instar des rock-stars qui ne font pas semblant
il n'aura pas le temps d'avoir des cheveux blancs
pour la cause d'une précoce calvitie :
jamais tant lanterne fut prise pour vessie.
À la puberté, il se dissout en bitures,
adopte dans les rues une vie de cynique.
À la majorité, retourne sa bernique
pour s'adonner enfin aux joies de l'écriture.
- Théodore Super déliquescent Ramirez ;
gravure sur bois du haut moyen-âge byzantin -

